Etrange phénomène ...
Publié le 16 janvier 2025
Professeure de Lettres et de Philosophie depuis plus de vingt ans, j'observe ces dernières années, en classe, comme en suivi individualisé, un étrange phénomène. De plus en plus de jeunes sont coupés de leurs émotions et, en conséquences, ne parviennent plus à s'exprimer. Or, qu'est-ce que la littérature si ce n'est la sensation du style, la caresse parfois douloureuse de l'accumulation des mots, l'écho de la lettre dans la chair de l'esprit?
C'est là justement la divine différence entre la Philosophie et les Lettres. Le cours de français est l'occasion de découvrir des textes qui sont des organismes à coeur ouvert. Ils transpirent de sens (dimension sémantique), passent par les sens (dimension sensorielle), pour s'adresser au coeur du lecteur. C'est là qu'il tentera de les comprendre dans le bon sens... Il s'agit donc de maîtriser la langue, d'en connaître les jeux stylistiques et d'écouter ce qu'il se passe en soi. Découvrir un poème, c'est comme goûter un plat délicat : il faut se connecter à ce que nous disent nos papilles ! Admirer la danse des mots, comprendre leur choix et leur impact, savourer la musique qui s'en dégage ; voilà pourquoi la littérature appartient au champ esthétique, comme la peinture.
Le mot "esthétique" vient du grec "aisthèsis" qui signifie sensation. Pour comprendre la littérature, il s'agit donc d'être sensible à sa sensibilité. Or, la pollution des écrans dans l'écosystème des enfants génère un voile de plus en plus opaque entre le texte et la compréhension de ses multiples occurrences. Nos jeunes sont intoxiqués par des shoots d'adrénaline en jouant aux jeux vidéos, en accumulant des likes et des vues, en s'abreuvant de leur propre image.
Un phénomène étrange s'observe alors : la dissociation. Phénomène initialement constaté dans l'accompagnement psychologique, la dissociation est un processus qui consiste à se sentir séparé à l'intérieur de soi ou à se sentir séparé de ce qui est à l'extérieur de soi. Concrètement, un jeune affecté par cette dissociation se comportera face au texte comme s'il était coupé de ses émotions et de ses sensations. Relisez, par exemple, le sublime poème de Baudelaire : Une charogne. Il est la preuve que la beauté resplendit en toute chose, qu'elle jaillit de l'amour, de la nature ou du bonheur comme de la mort, de la laideur et de la puanteur. Etudier ce poème c'est sentir la décomposition des éléments sous le palais de la langue.
Parce que les sens sont affectés comme leurs yeux par la lumière bleue des écrans, ils ne parviennent plus à exprimer ce qu'ils ressentent. Ils sont anesthésiés. Cette situation n'est pas seulement problématique dans le cadre herméneutique (moment de l'interprétation), elle est d'abord le symptôme d'une jeunesse démembrée. Pas étonnant qu'ils aient des difficultés à nous comprendre si leur nature, d'un point de vue anthropologique, a changé. Nous leur demandons de procéder à l'analyse et à l'expression de ce qui leur est étranger.
Alors, face à ce phénomène, difficile de comprendre pourquoi les établissements scolaires se dotent en masse de tablettes, pourquoi les familles offrent des écrans pour Noël, pourquoi les pouvoirs publics ne subventionnent pas les séjours de Digital Détox ? Nous n'avons pas conscience de la gangrène qui attaque le cerveau et l'équilibre psycho-affectif de nos enfants. Et pourtant, nous en sommes responsables, donc nous sommes tous coupables. C'est dit!
Oeuvrons, dans nos accompagnements, à la réconciliation de nos jeunes avec leur intériorité afin qu'ils puissent exprimer, à nouveaux, leurs émotions. Oeuvrons, ensemble, à la compréhension qu'il existe un monde en dehors de leur ego parfois hypertrophié et sclérosé par la tyrannie Selphie. Oeuvrons, en conscience, à l'harmonie des contraires, sans rejeter radicalement la technique mais en lui faisant quitter le pouvoir. Pour nos enfants...